Pour la première fois, un officiel marocain commente le lancement du premier satellite marocain d’observation qui aura lieu le 8 novembre en Guyane. Les applications concrètes, militaires et civiles, de ces deux bijoux de technologies restent néanmoins un mystère.
Le 8 novembre, une fusée de type Vega décollera depuis
Kourou en Guyane. À son bord, Moroccan EO Sat1 : le premier satellite
marocain d’observation, ou "espion" selon les points de vue. Il s’agit
de la première composante d’un système d’imagerie spatiale baptisé
Pleiades et capable de fournir des clichés de n’importe quel point du
globe en moins de 24 h. Il est constitué de deux satellites placés sur
la même orbite à 694 kilomètres de la Terre, qui fournissent des
photographies aux acteurs civils et militaires en très haute résolution
(70 centimètres). Un second satellite sera donc mis en orbite au début
de l’année 2018 pour rendre le dispositif pleinement opérationnel. En
Afrique, seules l’Égypte et l’Afrique du Sud sont dotées d’une telle
technologie.
"Il
est possible d’obtenir une image de n’importe quel point de la planète
en moins de 24 heures. Les clichés acquis sont utilisés à des fins tout à
la fois civiles et militaires : il peut ainsi s’agir de suivre
l’expansion des grands centres urbains, de surveiller l’activité des
grands volcans de la planète ou d’aider à l’élaboration des tracés
routiers et ferrés. Mais ces photographies peuvent aussi servir à
localiser les installations militaires de pays adverses afin de
planifier une intervention armée" vante le Centre national d’études spatiales (CNES, France),
maitre d’œuvre de ce projet qui aboutit en 2012, et développé avec les
Français d’Airbus Defence & Space (ex EADS Astrium Satellites) et
les Franco-Italiens de Thales Alenia Space, ainsi qu’une participation
de la Suède, la Belgique, l’Espagne et l’Autriche.
Dans la plus grande discrétion, le Maroc a signé un accord à 500
millions d’euros avec la France en 2013 pour l’achat de ces satellites
dont la durée de vie est de 5 ans. La Tribune révélait l’existence de contrat en 2014. Selon MenaDefense.net,
les satellites seront pilotés depuis le Maroc, depuis une salle
d’opérations spatiales installée à l’est de l’aéroport de Rabat.
Selon une source proche des Forces armées royales consultée par
Telquel.ma, ce centre dépend du Centre royal de télédétection spatiale
(CRTS). Selon cette source, le CRTS serait placé dans le giron du
général Hosni Benslimane, commandant de la Gendarmerie royale. Mis à
part la présence du général de 81 ans lors de l’inauguration du CRTS par
Mohammed VI en 2001, Telquel.ma n’est pas parvenu à établir de lien
entre la Gendarmerie et le Centre. Le CRTS garde en effet précieusement
ses secrets. Depuis trois mois que les premiers sites spécialisés font
état du lancement du premier satellite pour début novembre, nous
contactons régulièrement le centre pour nous entretenir avec son
directeur Driss El Hadani. En vain. Sur le site internet du CRTS,
rien n’indique que le Maroc est à moins d’une semaine de se doter d’un
véritable bijou de technologie capable d’avoir un œil partout sur la
planète. Au téléphone, le CRTS nous a confirmé que c’est bien le centre
qui réceptionnerait les données récoltées par le satellite.
Si on imagine assez bien comment ces données pourraient être
utilisées pour garder un œil sur le voisin de l’Est et les mouvements du
Polisario, c’est le voisin espagnol qui se montre inquiet que le Maroc
accède à une telle technologie. "Le Maroc est un pays ami, avec
lequel nous maintenons une coopération intense et fructueuse,
essentielle pour freiner l’immigration clandestine ou prévenir les
attentats terroristes. Néanmoins, il n’est agréable pour personne, pas
même un ami, que l’on fouille votre cuisine", prévient un stratège militaire espagnol cité par El Pais. "En
outre, il existe une série de litiges plus ou moins latents [Ceuta et
Melilla, la délimitation des eaux territoriales] qui nous invitent à ne
pas baisser la garde. Notre dissuasion a toujours été basée sur
l’avantage technologique, mais si cet avantage se rétrécit, la
dissuasion peut être diluée," ajoute-t-il. L’Espagne bénéficie en
effet du programme européen Helios, encore plus précis que Pleiades, à
tel point qu’il n’est réservé qu’à un usage militaire. Néanmoins,
l’Espagne n’est actionnaire qu’à 2,5 % du programme Helios, et ne
dispose donc que de 2,5 % de son temps d’utilisation. Selon des sources
militaires, citées par El Pais, lors de la crise de l’îlot
Persil en juillet 2002 entre Rabat et Madrid, les images d’Hélios n’ont
pu être obtenues en temps voulu en raison de "problèmes techniques". Comprendre que les Européens n’ont pas laissé la main à l’Espagne pour prendre le contrôle du satellite.
Dans quelques jours le Maroc se retrouvera donc mieux doté que
l’Espagne. À dix jours du lancement, aucun officiel marocain n’avait
pourtant commenté ce lancement, jusqu’à ce que la question soit posée
par la presse à l’ambassadeur du Maroc auprès de l’Union européenne,
Ahmed Réda Chami, le 26 octobre, à Bruxelles. "En tant que ministre de l’Industrie, j’ai travaillé sur ce projet en 2009-2010 avec une entreprise française,"
explique-t-il d’abord. Il insiste ensuite sur le fait que ce satellite
a, du moins sur le papier, un emploi aussi bien civil que militaire. "Il
faut noter qu’un satellite d’observation n’est pas forcément militaire.
Il nous permettra de voir ce qui se passe sur le territoire, notamment
en matière de météo et c’est important pour notre agriculture, et de
surveiller les pilleurs de sable sur nos côtes", explique Chami. Puis d’expliciter les contours de l’utilisation militaire : "Il
nous permettra aussi de voir ce qui se passe à nos frontières.
Effectivement, nous revendiquons le droit à la modernité, mais personne
ne devrait s’inquiéter parce c’est fait dans de bonnes intentions". Souriez, vous êtes filmés.